Un texte d’Andrée-Anne Deschênes, Ph.D., CRHA.

Entre résilience, bienveillance et flexibilité : la gestion du changement au temps de la COVID-19
La crise de la COVID-19 que l’on traverse actuellement est fascinante par son intensité et par son caractère exceptionnel. Piloter un changement en ce temps de pandémie revient à avancer dans le noir. Lors d’une crise, tout est à créer. Si certaines organisations ont des plans de gestion de crise, ils sont souvent tablettés ou non adaptés. Il faut donc accepter d’avancer malgré l’incertitude avec peu – voire aucuns – repères. Pour les organisations, c’est toute une organisation du travail, de la production et des relations avec la clientèle qui est à repenser. Pourquoi ne pas envisager que les apprentissages tirés de cette crise nous mèneront vers des pratiques de gestion plus humaines, plus respectueuses de l’environnement et plus innovantes?

Des failles organisationnelles mises en lumière
La crise actuelle exacerbe les failles et les vulnérabilités organisationnelles présentes bien avant la pandémie. Elle a, par exemple, révélé la fragilité des systèmes d’approvisionnement et la dépendance aux produits étrangers. Envisager un futur qui repose sur une économie de proximité en fait rêver plus d’un, mais encore faudra-t-il repenser les règles du jeu qui défavorisent les plus petits producteurs régionaux au profit des grandes chaînes de distribution.

Une autre faiblesse mise à jour par la crise est celle de la gestion des ressources humaines, notamment au regard de la fidélisation de la main-d’œuvre. Les secteurs fragilisés par une rareté de travailleurs avant la crise ont été parmi les plus frappés : le secteur de la santé vient en tête de liste. Paradoxalement, le 23 mars 2020, des milliers de travailleurs québécois se sont retrouvés sans emploi du jour au lendemain. Cette situation inédite illustre la fragilité du marché du travail et pose des défis de gestion des ressources humaines jamais vus auparavant.

Les ramifications humaines des changements engendrés par la pandémie
La crise entraîne dans son sillage des conséquences humaines profondes. Solitude, isolement social et professionnel, stress, et anxiété font partie de la trame quotidienne de bien des personnes. Aussi bien les dirigeants, les gestionnaires, les employés, les administrateurs que les travailleurs autonomes ont vécu toute une gamme d’émotions qui ne seront pas sans conséquences sur la reprise des activités. Il faudra penser à recréer les liens qui se sont peut-être dissous, à réinventer les routines de travail et à faire preuve d’empathie et de flexibilité. C’est l’heure de se poser des questions comme : quelles craintes les employés ont-ils face au déconfinement et face au retour au travail? Quelles sont les bonnes pratiques que nous devrons consolider et mettre en place en matière de télétravail, de commerce en ligne et de communication virtuelle?

Rebondir face à l’inattendu
Les impacts de la COVID-19 pour les entreprises sont encore difficiles à évaluer. Par contre, la plupart des économistes s’entendent sur le fait que derrière la crise sanitaire, une crise économique semble inévitable. Incertitude, récession, hausse du taux de chômage et fermetures d’entreprises sont à l’ordre du jour. Une question qui se pose est donc : les organisations doivent-elles (simplement) tenter de maintenir leurs opérations à flot ou en profiter pour se transformer?

Même en plein désarroi, les organisations résilientes ne perdent pas de vue les occasions innovantes qui se profilent. Pensons par exemple à deux distilleries bas-laurentiennes, la Distillerie Fils du Roy située à Saint-Arsène, près de Rivière-du-Loup et la Distillerie Mitis située à Mont-Joli, qui ont toutes deux troqué la production de spiritueux pour l’embouteillage de gel désinfectant le temps de la crise.

C’est aussi une occasion pour accélérer certains changements amorcés avant la pandémie. Par exemple, le virage numérique a déjà été entrepris par plusieurs. Les solutions de contournement mises en place, comme le commerce en ligne, devraient permettre de saisir les occasions de générer une organisation du travail et des modes de production plus efficaces et collaboratifs. Entre autres, les organisations qui investissent aujourd’hui dans leurs pratiques de télétravail envisagent-elles une nouvelle organisation du travail qui repose sur une gestion axée sur les résultats plutôt que sur les heures travaillées?

Prendre ancrage dans ses valeurs
Les valeurs individuelles et organisationnelles sont des points de repère qui permettent de prendre des décisions éclairées lorsque les règles tenues pour acquises ne tiennent plus. Que ce soit le respect, la loyauté ou l’équité, il ne faut pas les mettre au rancart le temps de la crise. Comme le dit Henry Mintzberg, professeur spécialisé en gestion stratégique, il faut être en mesure d’anticiper les conséquences des décisions prises en temps de crise et d’être, dans la mesure du possible, en accord avec celles-ci. Si une entreprise met à pied tous ses employés, ceux-ci risquent fort bien de se trouver un emploi ailleurs. Au contraire, si elle tente de les soutenir, une véritable relation de confiance pourrait se créer. La reprise risque d’être grandement facilitée.

Rappelez-vous, la période actuelle requiert une dose massive de résilience, de bienveillance et de flexibilité. Face à tant d’incertitude, gérer un changement en temps de crise demande de conjuguer la prise de risque et la cohérence avec ses valeurs.

Andrée-Anne Deschênes, Ph.D., CRHA.  est spécialiste en gestion des ressources humaines et professeure à l’UQAR, campus de Lévis. Ses recherches portent sur l’adéquation entre l’individu et son environnement de travail, sur la mobilité des travailleurs et sur la formation et le développement de la main-d’œuvre. Elle détient un doctorat en sciences de l’administration (management) de l’Université Laval et elle est membre de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés.
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Formation suggérée:
Avancer dans le noir : piloter un changement en temps de crise (3 heures)
UQAR, Service de la formation continue

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Pour aller plus loin :
L’après-Covid : « Il ne faut pas gaspiller cette crise ». Texte d’Étienne Leblanc (Radio-Canada, publié le 6 mai 2020).
La promesse d’un changement? Texte de Jean-Benoît Nadeau (Revue Gestion, publié le 20 mai 2020).
Pour rester calme au cœur de la crise. Entretien avec Henri Mintzberg. Texte de Caroline Boily (Revue Gestion, publié le 20 mai 2020)
La vulnérabilité organisationnelle à la loupe : entre fragilité et ignorance. Article de Christophe Roux-Dufort, (Télescope, vol. 16, no 2, 2010).